Tracklist
Chronique
Il y a des alliances dans le reggae qui relèvent de l'évidence, comme si les astres s'étaient alignés avant même que le premier riddim ne soit posé sur bande. Pressure Busspipe et le collectif Zion I Kings, c'est précisément ce genre de rencontre : celle d'un chanteur dont la voix porte la chaleur des Caraïbes et la conviction des prophètes, avec une équipe de producteurs qui a élevé le roots moderne au rang d'artisanat d'art. Leur collaboration remonte à plus d'une décennie jalonnée d'albums. Alors quand « All For A Time » débarque, pile pour le quarante-cinquième anniversaire de l'artiste originaire de Saint-Thomas dans les Îles Vierges américaines, on sait qu'on ne tient pas un simple produit de circonstance, mais potentiellement un nouveau chapitre d'une saga déjà riche.
Le format choisi annonce d'emblée la couleur : dix titres, cinq vocaux suivis de leurs versions dub, dans la plus pure tradition du showcase jamaïcain. Un format que Zion I Kings maîtrise comme personne, où chaque chanson devient un prétexte à explorer les profondeurs du mixage, à faire respirer les instruments, à transformer une mélodie en voyage sonore. Laurent « Tippy I » Alfred depuis Sainte-Croix, Andrew « Moon » Bain depuis l'État de New York, David « Jah D » Goldfine depuis la Californie du Nord : cette trinité géographiquement éclatée mais musicalement soudée a forgé un son reconnaissable entre mille, quelque part entre la chaleur organique du roots et la sophistication du dub contemporain.
Dès « JAH Is Worthy », le ton est donné. Une louange simple en apparence, portée par la voix de Pressure qui n'a jamais eu besoin d'artifices pour émouvoir. Roberto Sanchez, le producteur espagnol connu pour son travail sous le nom de Lone Ark, pose une batterie solide comme un roc tandis que les cuivres de Patrick « Aba Ariginal » Tenyue et Andrew « Drew Keys » Stoch dessinent des arabesques cuivrées. Stoch, disparu en 2020, continue de hanter les productions du collectif grâce à un impressionnant catalogue d'enregistrements archivés. Il y a quelque chose de profondément émouvant dans cette présence posthume, comme si le reggae refusait de laisser partir ses artisans les plus précieux.
Mais c'est le morceau-titre qui constitue le cœur battant de ce projet. « All For A Time » est de ces chansons qui vous attrapent à la gorge dès les premières mesures et ne vous lâchent plus. Sur un riddim sirupeux où la flûte de Zoe Brown dialogue avec les claviers rhodes, Pressure délivre un texte sur la persévérance, sur ces moments où l'on serait tenté de tout abandonner mais où l'on choisit de tenir bon. « Though it hard I nah sell out / Suffer so long and can't wait to get the hell out / I smoke some marijuana and get mellow » : des paroles d'une honnêteté désarmante qui résonnent avec quiconque a traversé des tempêtes sans perdre son cap. Ce titre pourrait figurer parmi les meilleurs de toute la carrière du chanteur, et ce n'est pas une mince affaire quand on mesure l'épaisseur de son catalogue.
« Shine », en featuring avec Imeru Tafari, le fils de Queen Ifrica, apporte une dimension spirituelle supplémentaire. Le jeune homme, dont la mère sort elle aussi un album cette année, prouve qu'il a hérité du feu sacré familial. Son couplet monte en intensité avec une précision clinique : « Binghi youth deh pon a mission, clinical wid precision. Your vision spiritual so you no need no permission ». La rencontre entre les deux générations fonctionne à merveille, portée par une production aérienne où chaque instrument trouve sa place sans jamais écraser les autres.
« Be Somebody » surprend par ses teintes jazzy, presque bluesy, qui tranchent avec le reste du projet sans jamais détonner. Il y a dans ce morceau une qualité old school, un parfum de Kingston années soixante-dix qui rappelle que le reggae n'a jamais cessé de dialoguer avec les autres musiques noires américaines. Le message, lui, reste ancré dans le présent : voir son frère comme soi-même, ne jamais accepter le « non » comme réponse définitive, contrôler sa colère pour mieux avancer.
Quant à « Rasta Children », c'est un hymne de louange dense et puissant, de ceux que Pressure sait écrire les yeux fermés mais qui ici atteint des sommets rarement égalés. Les claviers de Pau « Natty Keys » Dangla Valls ajoutent une couche de chaleur supplémentaire à un morceau déjà incandescent.
Les versions dub méritent qu'on s'y attarde. Mixées par Jah D au Zion High Studio, elles ne sont pas de simples bonus pour remplir la galette, mais de véritables réinterprétations. « JAH Is Worthy Dub » révèle toute la complexité de l'arrangement original, chaque delay, chaque réverbération ouvrant de nouveaux espaces sonores. « Shine Dub » devient presque méconnaissable, squelettique mais illuminé par cette flûte qui transforme le morceau en méditation. « All For A Time Dub » conserve l'enchantement de sa version vocale tout en y ajoutant une profondeur hypnotique où une guitare discrète finit par s'imposer comme le fil conducteur de l'ensemble.
On pourrait reprocher au projet sa brièveté : cinq chansons originales, c'est peu pour un artiste de cette trempe. Mais ce serait passer à côté de l'essentiel. « All For A Time » n'est pas un album-fleuve destiné à impressionner par sa durée, c'est un objet ciselé avec la patience des orfèvres, où chaque note a été pesée, chaque silence mesuré. Le mastering de Tippy I parachève un travail d'équipe qui force le respect.
Pressure Busspipe fête ses quarante-cinq ans avec un disque qui lui ressemble : humble dans sa forme, immense dans son intention. Le temps, nous dit-il, arrange tout pour qui sait attendre. À l'écoute de « All For A Time », on serait tenté de le croire.