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Dub : l'invention jamaïcaine qui a réinventé la musique mondiale 

Imaginez un ingénieur du son dans un studio de Kingston, en 1968. Il manipule une console de mixage, oublie par accident d'activer la piste vocale, commence à jouer avec les effets et change la musique pour toujours. C'est par accident que King Tubby se lance dans le remix dub : travaillant sur un morceau de Duke Reid.

Le dub est sans doute l'une des innovations technologiques les plus remarquables jamais sorties de Jamaïque et l'un des styles musicaux les plus influents du siècle. Jungle, drum & bass, house, garage, hip-hop, trip-hop, dubstep : tous peuvent considérer les pionniers du dub comme leurs ancêtres directs. Toute musique qui utilise le mot "remix", qui privilégie les basses lourdes ou exploite créativement la réverbération et le delay leur doit une dette immense.  

La table de mixage comme instrument 

Le dub se caractérise par le remixage instrumental, la déconstruction des enregistrements existants, et l'accent mis sur la section rythmique. Des ingénieurs du son comme King Tubby, Lee "Scratch" Perry et Scientist y jouent un rôle crucial. Ils dépouillent les pistes jusqu'à leur essence, amplifient les basses et la batterie, et ajoutent des effets de réverbération et d'écho. La table de mixage n'est plus un outil. C'est un instrument de musique à part entière. 

King Tubby est à l'origine d'une série d'effets révolutionnaires : la réverbération, la saturation, l'écho, le phaser, et l'amplification sélective des instruments, notamment du couple basse/batterie. Son utilisation pionnière du tape delay, de l'écho et de la reverb crée des textures et des paysages sonores stupéfiants. Ses 168 échos par minute ont été comparés au son rebondissant entre deux montagnes distantes de 60 mètres. Une physique du son transformée en art.  

Les alchimistes du Black Ark et de Waterhouse 

Deux figures dominent l'histoire du dub comme deux planètes autour desquelles tout gravite. King Tubby, le père fondateur, et Lee "Scratch" Perry, son héritier stylistique et génie psychédélique. Perry puise ses influences colorées des comics Superman, des bandes originales de westerns spaghetti d'Ennio Morricone, des films de science-fiction et des séries policières. Dans son Black Ark Studio, Perry utilise des méthodes peu conventionnelles pour enrichir ses sons. Il enterre des microphones dans la terre, souffle de la fumée de ganja sur les cassettes, capte des sons environnementaux. Résultat : des albums comme Super Ape (1976) qui restent parmi les disques les plus hallucinants jamais produits.  

King Tubby forme ensuite à la discipline Prince Jammy et The Scientist, ses deux grands héritiers. Augustus Pablo, lui, apporte la mélodie avec son melodica spectrale. Le summum de l'œuvre de Tubby reste sans doute King Tubby Meets The Rockers Uptown, créé en 1976 avec Augustus Pablo. Un disque cosmique, hors du temps, qui continue d'hypnotiser les auditeurs cinquante ans après sa sortie.  

De Kingston au monde entier 

Ce qui débute dans les cours et les studios de Kingston finit par influencer des genres allant du hip-hop à la techno, en passant par l'ambient, le drum and bass et le dubstep. En Angleterre, des producteurs comme Adrian Sherwood d'On-U Sound System, Jah Shaka et Mad Professor posent les bases de la scène trip-hop et acid jazz qui émergera à la fin des années 80. En France, des sound systems comme O.B.F ou Blackboard Jungle perpétuent la tradition avec une rigueur et une créativité qui forcent le respect.  

Le dub n'est pas un sous-genre du roots reggae, c'est son alter ego invisible, son double cosmique, la face cachée de chaque riddim. Et il continue d'irriguer les productions les plus aventureuses où les nouvelles générations de producteurs n'ont jamais cessé de le citer comme référence absolue. 

Explorez ci-dessus notre sélection complète d'albums dub des classiques fondateurs de Tubby et Perry à ses explorations les plus récentes.